"UNIS
DANS LA DIVERSITÉ" : DEVISE DES EUROPÉENS COMME DES INDIENS
La
diversité linguistique est une caractéristique fondamentale du genre humain,
ayant frappé beaucoup de penseurs, dont,
au premier chef, Zamenhof, qui a voulu, en créant l'espéranto, trouver le moyen
de dépasser cet obstacle à notre unité. Les hommes ont effectivement la
particularité, qu'ignorent la plupart des autres espèces vivantes, de se
subdiviser en groupes émettant chacun sa culture propre, exprimée par sa
langue. Ce qui leur donne ces patrimoines de caractères mentaux, acquis après
la naissance, puis transmis par la parole, et n'ayant aucun lien avec le
patrimoine génétique hérité dans les cellules.
Cette
diversité culturelle de l'humanité est vraisemblablement apparue
progressivement, lorsque la dernière variété du genre humain se répandait à la
surface du globe, à travers des milieux écologiques variés, de plus en plus
distants. Ce qui rend tout à fait mythique l'apparition d'une langue
"originelle" commune. Après la tendance préhistorique à
l'accroissement de la multiplicité des groupes, des langues et des cultures,
l'histoire a pu générer des mouvements locaux vers un moindre émiettement et
plus d'unité. Mais la diversité est restée immense jusqu'à nos jours, avec
entre six et dix mille langues vivantes identifiées, ce qui donne une moyenne
de moins de 100 000 locuteurs pour chaque langue actuelle.
Cette
diversité foncière du genre humain n'a cessé de poser des problèmes de compréhension
occasionnelle, comme de relation suivie, entre toutes ses composantes : entre
individus d'origines différentes, entre groupes, voisins ou éloignés, ainsi que
dans la construction des structures institutionnelles, à quelle échelle que ce
soit : locale, régionale, continentale, mondiale. Les relations économiques ont
pu tendre à l'apparition de langues commerciales, telles la lingua
franca ; la diffusion des pensées religieuses a favorisé les langues
porteuses de certains textes, et les relations entre pouvoirs politiques ont pu
s'articuler, dès l'Antiquité, sur certaines "langues de
chancellerie". Avant que les expansions politiques et militaires ne
favorisent les langues impériales. Tandis qu'à l'intérieur de chaque entité
politique la tendance se faisait jour, par volonté de simplification, de
choisir une seule langue, de commandement, comme d'administration et, plus tard
d'enseignement. Cette tendance fut consacrée par l'apparition, en Europe, de
l'"État-nation", qui a prétendu faire coïncider sa structure
politique avec l'existence d'un peuple ayant sa langue.
L'Europe,
premier modèle supranational de dépassement des conflits ?
Cette
prétention engendra ces siècles de conflits nationaux dont, en Europe, nous
sortons enfin et non sans mal. Siècles au cours desquels l'État manipula
langue, culture et sentiment collectif pour diviser les populations, les faire
s'opposer, se haïr et s'entre-tuer ; jusqu'aux derniers conflits de l'ex-Yougoslavie,
qui, après 1989, multiplièrent les horreurs des "nettoyages
ethniques". Aujourd'hui, nous voyons que l'Europe, ayant surmonté ses
divisions qui, au XXe siècle, furent à l'origine des deux guerres mondiales,
est capable par ses gouvernements, comme par ses peuples descendant manifester
dans la rue, de signifier au reste du monde que l'heure des conflits et
interventions militaires devrait être révolue.
Cette
Europe, devenue symbole de paix et d'union entre peuples, est maintenant en
train d'édifier la structure politique continentale "supranationale"
manifestant le dépassement définitif des oppositions du passé. Dont les
conflits prétendument légitimés par les divergences de langues, de cultures, de
traditions de pensée et d'appartenance ethnique religieuse ou autres. Ce
processus unitaire doit tenir compte de la réalité indéniable et ineffaçable
constituée par les communautés linguistiques juxtaposées, dont le nombre
s'accroît avec chaque élargissement géographique de l'Europe institutionnelle.
Au sein de cette Union Européenne, chaque État fait légitimement entrer sa, ou
ses, langue(s) nationale(s) propre(s), qu'elle(s) soi(en)t particulière(s) ou
commune(s) à plusieurs États. Car il est admis que toute langue nationale d'un État
européen jouit de l'égalité formelle d'usage dans les institutions de l'Union.
En laissant toutefois hors du compte certaines langues nationales secondaires
ne conservant qu'une place de "langues de traités", tel le
luxembourgeois et naguère l'irlandais. Plus toutes les langues "régionales
et minoritaires" à l'intérieur de chaque État.
L'Europe
des trente langues nationales et des vingt langues minoritaires.
L'Europe
à Six avait, ainsi, officiellement, quatre langues (allemand, français,
italien, néerlandais). L'Union Européenne à Quinze en eut onze (sept en plus :
anglais, danois, grec, espagnol, portugais, finnois, suédois), et l'UE
actuelle, à Vingt-cinq, en a maintenant vingt et une (dix en plus : estonien,
letton, lituanien, polonais, tchèque, slovaque, hongrois, slovène, maltais et
irlandais). Avec la Roumanie et la Bulgarie, l'UE à Vingt-sept aura vingt-trois
langues. Avec les quatre derniers États de l'ex-Yougoslavie (Croatie, Bosnie,
Serbie-Monténégro et Macédoine) et l'Albanie, l'Europe à Trente-deux en aura
vingt-six (trois en plus : serbo-croate, macédonien, albanais).
Ou
vingt-huit si l'on comptait séparément croate et bosniaque ; et dans une Europe
à Trente-deux si le Monténégro et le Kosovo y entraient comme États de plein
exercice. Enfin, en considérant la Suisse, la Norvège et l'Islande qui n'ont
pas demandé leur admission à l'UE, mais sont membres de l'Association Européenne
de Libre-Échange, on aboutit à un espace européen fonctionnel d'au moins
Trente-cinq États avec vingt-huit langues (quatre en plus : islandais, norvégien
et romanche). Cela sans l'Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie ou la Russie qui
composeraient l'Europe maximale à Trente-huit États et à trente-deux langues
nationales (trois en plus : ukrainien, biélorusse et russe).
Avec,
à côté, les langues "régionales et minoritaires", dites aussi
"moins répandues", que l'intégration européenne a très expressément décidé
de protéger et d'aider à promouvoir. Parmi elles on compte celles d'une
trentaine de minorités régionales d'un État qui parlent une langue reconnue
nationale dans un autre. Mais, surtout une vingtaine de langues des
"peuples sans État" et trois langues des "peuples sans
territoire". Certaines bénéficient d'un statut régional et d'autres pas
encore. Tout cela pousse le total des langues autochtones vivantes d'Europe,
quel que soit leur statut, national ou régional, à une cinquantaine, qui,
toutes, recueillent l'attention de l'UE veillant à leur assurer une pleine
reconnaissance. Mais sans compter la Russie qui ajouterait une bonne
cinquantaine de langues régionales en deçà comme au-delà de l'Oural.
L'U.E.,
troisième ensemble du monde par sa population (460 à 490 millions), avant les États-unis
et première puissance économique.
L'unité
culturelle de l'Europe actuelle repose donc sur sa volonté d'aménager la
coexistence, à différents niveaux de cette cinquantaine de langues dans sa
trentaine d'États. Problème qu'il convient, aussi, de replacer dans son cadre démographique.
Sur la base des chiffres de 2005 (1), l'UE en passant de 15 à 25 États avait
progressé de 386 à 461 millions d'habitants. Ce qui la plaçait au troisième
rang dans le monde, après la Chine (1.311 milliard) et l'Inde (1.104 milliard),
et loin devant les États-Unis (297 millions), l'Indonésie (223 m.), le Brésil (184
m), le Pakistan (149 m.), le Bangladesh (144 m.), la Russie (143 m.), le
Nigeria (132 m.) et le Japon (128 m.). Cette troisième place démographique dans
les entités politiques ne peut, à l'avenir, que se conforter avec une UE s'élargissant
encore : à 27 (491 m.) avec la Roumanie et la Bulgarie, ou à 32 (516 m.) avec
le reste des Balkans. Et, dans l'Association Européenne de Libre-Échange à 35
jusqu'à 527 millions. Voire bien plus encore si l'Europe de l'Est intégrait ce
qu'en Russie on a désigné la "maison commune" : 594 millions avec
Moldavie, Ukraine et Biélorussie, en restant autour d'une cinquantaine de
langues ; et 737 millions avec la Fédération de Russie, qui apporterait
une autre cinquantaine de langues.
La
prospective démographique maintient pour 2025 le même classement : Chine,
1.476 milliard d'habitants, Inde, 1 363, UE à 25, 474 (ou Europe jusqu'au delà
de l'Oural, 720), États-Unis, 349.
Sur
le plan économique, l'UE à 25, qui était déjà le premier exportateur, est
devenue le premier comme producteur économique, avec, en 2003, un PNB en p.p.a.
de 11 229 milliards de dollars contre 11 192 pour les États-Unis, en devançant
de loin la Chine (6 492), le Japon (3 634), l'Inde (3 178), le Brésil (1
383) et la Russie (1 280). Mais, bien sûr, les différences démographiques font
que si l'on rapporte le poids économique au nombre d'habitants le classement
change quelque peu. Suivant le PNB en p.p.a. par habitant, pour s'en tenir aux
principales puissances, toujours en 2003, on a : États-Unis 37 750 $
par an, Japon, 28 450, UE à 25, 24 350, Mexique, 8 980, Russie,
8 950, Chine, 4 980 et Inde 2 880.
Mais
le défi de la grande puissance naissante qu'est l'Europe consiste, en même
temps que de réaliser son unité politique, économique et monétaire, est de
faire face à une diversité culturelle et linguistique particulièrement complexe
qu'elle tient délibérément à sauvegarder.
D'où sa devise "Unie dans la Diversité". Comparé au
monolinguisme strict des États-Unis et du Japon, et au monolinguisme de fait,
de la Chine et de la Russie, où le chinois et le russe dominent respectivement,
avec 93 % et 83 % des habitants face à une cinquantaine de minorités
linguistiques respectives reconnues, le plurilinguisme de l'Europe, où règnent à
égalité vingt langues, constituerait-il une impensable exception ?
Pas
du tout, car l'Inde, deuxième puissance démographique, avec plus d'un milliard
d'habitants, et cinquième puissance économique, a toujours reconnu sa diversité
linguistique foncière et l'a aménagée dans un système fédéral modelé sur sa
trame géolinguistique. En adoptant la devise "Unité dans la diversité"
bien avant que l'Europe se proclame "Unie dans la diversité".
Une diversité
linguistique comparable entre Europe et Inde.
Pour
comparer la situation de l'Inde et celle de l'Europe il convient d'examiner la
diversité de base des deux population, sur les plans linguistique, géographique
et démographique, puis comment les structures politiques peuvent faire face à
un tel enjeu, et conclure sur les résultats culturels attendus. Dans les deux
ensemble le nombre des langues est comparable : avec une population qui est le
double de celle de l'Europe, l'Inde a deux fois plus de langues recensées :
environ cent dix, ce qui fait dans les deux cas un chiffre moyen de dix
millions de locuteurs par langue. Mais si l'on prenait l'Europe totale avec
plus de 700 millions on aurait aussi un ensemble de plus de cent langues
autochtones.
Par
contre la distribution en familles linguistiques est plus variée en Inde. Alors
qu'en Europe la grande majorité (96 %) de la population appartient aux langues
indo-européennes, et le reste, essentiellement, à la famille finno-ougrienne,
en Inde les langues indo-européennes ne regroupent qu'un peu plus de 75 % de la
population contre plus de 22 % aux langues dravidiennes et 2 % aux langues tibéto-birmanes
ou du Sud-est asiatique.
Les
différences d'échelle de tailles sont plus grandes en Inde avec un plus large écart
entre la langue principale, les moyennes et les toutes petites. En Europe,
aucune langue n'est proche de la majorité : la plus parlée, l'allemand, avec 90
millions arrive à peine à 20 % de la population et les trois suivantes, français,
anglais et italien, avec environ 60 millions, à 13 % chacune. Ce qui ne
rassemble pas 60 % des Européens autour de leurs quatre premières langues.
Alors qu'en Inde, vers 2001, le hindi, avec 410 millions, rassemble environ 41
% de la population, et avec ses deux langues sœurs, l'ourdou (55 m.) et le
pandjabi (30 m.), 49.5 % de la population dans un même ensemble
"hindoustani". Tandis que les neuf languies moyennes regroupent
chacune de 10 % (bengali) à 8 % (télougou), 7.5 % (marathi), 6 % (tamoul), 4.5
% (goudjarati), 4 % (kannada), à 3.5 % (malayali, oriya) et 1.5 %
(assamais), totalisent 48.5 %, et laissant les 2 % restant à près d'une
centaine de petites langues.
Alors
que, dans l'UE, en l'absence d'une langue dominante, après les quatre premières
langues, la douzaine de langues moyennes sont à la fois plus nombreuses et plus
petites : polonais (9 %), espagnol (7 %), néerlandais (5 %),
portugais, hongrois, catalan, tchèque, suédois (2 %), danois, slovaque,
finnois, (1%). Avec, en dessous du seuil de 1 % (5 millions) que
vingt-cinq petites langues : cinq nationales (lituanien, letton, slovène,
estonien, maltais) totalisant 2 % de la population, plus une vingtaine de régionales
(sarde, basque, frioulan, gallois, breton, frison, asturien, corse, sorabe,
etc.) ne totalisant qu'environ 1 % de la population. Ce qui laisse donc en
Europe, un groupe des plus petites langues bien moins nombreux mais démographiquement
comparable à celui de l'Inde.
En
Inde, domine ainsi un ensemble quasi-majoritaire à 49.5 % (avec près de 495
millions de locuteurs) suivi de neuf langues moyennes (entre cent et douze millions)
pour 48.5 % (485 millions), laissant une centaine de langues mineures dans
les 2 % restant (20 millions). Alors que l'UE, dont la population est deux
fois moindre, voit ses quatre langues majeures (de plus de soixante millions)
se partager 60 % de la population (270 millions), suivies de douze langues
moyennes (entre 40 et quatre millions) pour 37 % (165 millions), laissant
3 % (14 millions) aux vingt-cinq petites langues. Ainsi, en Inde, la
diversité présente un écart plus considérable entre la première langue, numériquement
dominante, les neuf moyennes, dont le total est démographiquement équivalent,
et la centaine de plus petites langues. Tandis qu'en Europe la division entre
les quatre langues majeures, les onze moyennes et les vingt-cinq petites est
nettement moins marquée. Alors que, rappelons-le, entre le milliard d'Indiens
et le demi-milliard d'Européens, le nombre total de langues correspond tout à
fait : une centaine chez les premiers et une cinquantaine chez les seconds.
Les
différences de développement historique.
Les
différences de répartition entre les langues du sous-continent indien, et
celles du "petit cap asiatique" qu'est l'Europe, comparées dans leurs
poids démographiques, sont aussi à considérer dans leur distribution géographique.
La position numériquement dominante de l'hindoustani est liée à sa situation
centrale, ancrée historiquement sur la plaine indo-gangétique, qui fut, depuis
la préhistoire, l'axe principal du peuplement indo-aryen, où régna le sanskrit
classique, puis les langues qui en descendirent directement. Tandis qu'à la périphérie
immédiate apparurent des langues plus éloignées qui s'individualisèrent plus tôt.
Mais le rôle supérieur du sanskrit, puis du pâli, et enfin du persan et de
l'ourdou ne laissèrent au hindi qu'un développement tardif, accéléré après
l'Indépendance. Et, dans le Sud, ou Dekan, a subsisté le monde dravidien qui se
subdivisa principalement en quatre grandes langues. Tandis qu'au nord, comme à
l'Est, pénétrait la foule des petits groupes parlant des langues tibéto-birmanes
ou de l'Asie du sud-est, restées très marginales et morcelées.
Au
cours de l'histoire, les langues indiennes connurent donc un développement très
variable. Ce furent, d'abord, à l'extrême sud, dès l'Antiquité le tamoul puis
les trois langues qui s'en détachèrent au cours de notre ère : télougou,
kannada et malayali. Tandis qu'à la même époque que les langues modernes européennes,
naissait la demi-douzaine de langues "néo-indiennes" : marathi,
bengali, goudjarati, oriya, ourdou, pandjabi, hindi, etc. Mais sans l'appui continu que les États-nations
fournirent aux langues européennes. C'est cette situation géopolitique, assez
fluctuante sur les plans politique et culturel, qui poussa l'occupant
britannique à rejeter l'usage central du persan ou de l'ourdou, instauré par
les empereurs Moghols, comme des langues des multiples royaumes locaux, pour
imposer délibérément au XIX e siècle la domination de l'anglais sur l'ensemble
du Sous-continent. Et ce n'est qu'avec l'indépendance, survenue en 1947, que la
question de la diversité linguistique de l'Inde sera abordée et réglée.
La
place constitutionnelle des langues.
La
Constitution de l'Inde, en 1949, fixe (Annexe 8), la liste des quatorze
principales langues qui, aux côtés du hindi, "langue de l'Union",
doivent contribuer au développement de celle-ci. Tout en spécifiant (Article
29) que :
"Tout
groupe de citoyens résidant sur le territoire de l'Inde ou toute part de
celui-ci ayant sa propre langue, écriture ou culture distincte, aura le droit
de la conserver."
Avec
une administration mise en place pour surveiller le bon exercice de ce droit.
Par la suite, trois amendements successifs à la Constitution porteront à
vingt-trois, en 2000, le nombre des langues dites
"constitutionnelles" ou "de l'annexe" (scheduled).
Mais le fait le plus marquant fut la création des "États
linguistiques". L'Assemblée Constituante, en instaurant l'Union indienne
en un État fédéral, avait dessiné ses États et Territoires sur la double base
de la délimitation existante des "États princiers" des Maharadjahs et
des "Provinces britanniques", en se contentant de la simplifier grandement.
Ce
faisant, les constituants avaient renoncé à procéder au redécoupage général de
la carte administrative, revendication, maintes fois exprimée par le mouvement
national du Congrès auprès des autorités coloniales, et visant à la rendre
conforme aux grandes aires linguistiques historiques. Pour aller plus vite et,
surtout, pour ne pas risquer trop de débats et d'affrontements pouvant rappeler
ceux que venait d'engendrer la "Partition" créant le Pakistan.
Les
Réoganisations géolingistiques.
Mais
ceci se révéla un mauvais calcul car, dès les années suivantes, l'agitation
populaire reprit à travers tout le pays pour demander la création, si longtemps
attendue, des "États linguistiques". Et le gouvernement central dut
donc procéder à toute une série de "Réorganisations" de la carte
politique de l'Inde qui aboutirent à créer de nouveaux États correspondant aux
aires linguistiques des principales langues ; et à supprimer toutes les
entités artificielles issues des centaines d'États princiers et de la vingtaine
de province directement administrées par le pouvoir britannique. Ce qui mena à
une carte administrative collant aux principales aires linguistiques majeures.
Mais toujours sujette à des retouches éventuelles pour satisfaire les demandes
locales mineures.
Carte
qui compte actuellement 28 "États", de plein exercice, et 7
"Territoires de l'Union", plus restreints, insulaires, ou urbains,
comme Delhi, et souvent en cours d'aménagement en États. Parmi les États, on en compte huit découpant
la zone du hindi —le "Hindi Belt"—, huit correspondant aux
langues indo-aryennes périphériques, et quatre, aux grandes langues
dravidiennes. Plus huit, généralement plus petits, découpés pour satisfaire les
revendications, et parfois les insurrections, des peuples de langues tibéto-birmanes
des frontières du Nord-Est, comme les Nagas et les Mizos, ou bien des
populations austro-asiatiques de la "jungle"intérieure : le
Jharkhand.
Systèmes
géopolitiques rigides ou perfectibles ?
Le
grand intérêt du système géopolitique intérieur indien est qu'il colle à la réalité
ethnolinguistique profonde de cette immense population. Ce que, par ailleurs,
avaient prétendu faire également les systèmes marxistes-léninistes de l'URSS,
de la Chine ou de la Yougoslavie, visant à découper le territoire en unités
"autonomes" correspondant aux "nationalités" ethniques
autochtones. Et cela dans une hiérarchie à plusieurs niveaux, suivant la
taille, la dispersion ou le développement de chaque langue. Mais il faut
remarquer que les découpages territoriaux issus de ces systèmes ont toujours été
mis en place de façon autoritaire par les gouvernements centraux, sans
consultation des populations intéressées, et sans ajustements ultérieurs, à de
très rares exceptions près.
Ce
qui fait que ces découpages ont pu, en fait, être assez souvent décidés, en
fait, pour diviser des aires linguistiques d'extension jugées trop encombrantes
sur le plan géostratégique, ou, inversement, pour "noyer" une
population ethnique, aisée à cerner de près, dans une circonscription plus
vaste où elle restait minoritaire. Mais les évènements qui ont suivi 1989 ont
montré combien le découpage soviétique, si artificiel et contesté qu'il ait
paru alors, est resté totalement immuable, à la seule exception du détachement
de l'Ingouchie d'avec la Tchétchènie. Et à quel point celui de la Yougoslavie était
arbitraire et injuste pour prêter à tant de terribles "nettoyages
ethniques".
En
Inde les imperfections du système, générées par les lenteurs administratives,
les incertitudes parlementaires, les hésitations gouvernementales, les décisions
simplistes de terrain, etc., ont souvent mécontenté les populations intéressées.
Mais, au terme de longues attentes, de campagnes de presse véhémentes, ou de
mouvements d'agitation de masse, on a pu, dans la plupart des cas, finir par
aboutir à des solutions remettant en cause l'ordre imparfait précédemment établi.
C'est la réalité de fonctionnement de "la plus grande démocratie du
monde" que de démontrer qu'entre population et gouvernement, le dialogue
n'est jamais clos, et que des évolutions sont toujours possibles, et sans
parler de révolution.
La
dynamique de l'usage des langues
Si
en Inde la relation entre la structure ethnolinguistique des populations et
celle du cadre géopolitique de l'État est étroite et peut toujours être améliorée,
la répartition des langues dans l'usage des individus et des groupes ne l'est
pas moins. Entre les langues natives et celles de relation et de culture l'éventail
des possibilités est grand pour les individus. Mais il est, en premier lieu,
soumis aux pratiques des institutions elles-mêmes. Au-dessus des langues
natives qui sont une bonne centaine, se situent les langues des États et
Territoires qui correspondent, plus ou moins, mais pas nécessairement, aux
vingt-trois langues "constitutionnelles", et, enfin, au niveau supérieur,
les deux langues de l'Union que sont le hindi et, à titre secondaire, l'anglais.
D'abord
ce cadre même a pu, rappelons-le être soumis à certaines évolutions.
La
langue native est, en Inde, plus fixe qu'ailleurs, du fait des règles sociales
de mariage qui poussent à une certaine endogamie sociale. Mais les mariages
mixtes, entre gens de conditions et d'origines géographiques distinctes, se
multiplient quand même. Du fait, notamment, des changements de domicile imposés
par la recherche de travail, des campagnes vers les villes, et, aussi, par les
fonctions exercées dans l'emploi public, comme dans les entreprises privées.
La
langue des institutions territoriales, non strictement limitées à la liste de
la Constitution, a pu évoluer avec l'allongement de cette liste, comme avec les
modifications de la carte administrative faisant changer certaines localités de
territoire administratif, et, donc, linguistique. La langue locale de
l'administration étant aussi, en principe, celle de l'enseignement, et, en
plus, des médias, a un rôle véhiculaire et de formation culturelle dominant qui
peut surpasser nettement celui de la langue native des individus, voire des
groupes qui n'ont pas pu, ou pas voulu, promouvoir la leur.
Enfin,
au niveau central, de la capitale et de toutes les institutions fédérales, on
trouve le hindi, "langue de l'Union", et l'anglais qui ne devait
l'accompagner à titre secondaire que pendant quinze ans, mais l'est resté à
titre indéfini, du fait de l'opposition décidée de la population de certains États
situés hors du "Hindi Belt". Ce qui fait que le hindi s'est, depuis
cinquante ans, largement répandu en certaines régions, surtout en bordure de sa
zone, mais moins dans l'extrême sud dravidien. Parallèlement l'anglais a
continué à se diffuser partout en Inde. Bien plus que tout autre langue.
Surtout dans les milieux cultivés et d'affaire où l'on tient, de plus en
plus, à envoyer les enfants dans la filière
payante des écoles où l'enseignement se fait en anglais, les "English-medium
schools". Ce qui leur ouvrira les portes de toutes les fonctions, privées
ou publiques, de l'Inde à la Californie.
Mais
familles restant néanmoins attachées, comme l'ensemble des Indiens, à leur
langue ancestrale, qui reste, pour chaque individu, native et première.
L'anglais, diffusé comme langue seconde, est pratiqué par un faible pourcentage
des Indiens : 4.6 %, soit près de 25 millions, selon le Recensement de 1971, à
comparer aux 3.1 %, soit 17 millions déclarant le hindi seconde langue. Quant
au chiffre des Indiens ayant l'anglais comme première langue, il reste extrêmement
faible, limité pour lessentiel à celui des Indiens d'ascendance mixte, les
"Anglo-Indiens" ; et qui est même en déclin : 202 00 en 1981 et
179 000 en 1991.
Par
contre, aux côtés de celle du hindi, la diffusion, à titre secondaire, des
autres langues principales s'accroît constamment, du fait des déplacements et
des progrès de l'instruction. Les seules langues qui ne connaissent que peu de
diffusion extérieure sont la centaine des petites langues, généralement
non-enseignées, et, quelquefois même, refusées dans l'enseignement auxquelles
elles ont droit, par leurs communautés de locuteurs natifs, qui préfèrent voir
leurs enfants éduqués dans la langue de l'État local ; à défaut de
l'anglais. Sauf lorsque, par suite d'un succès de mouvement autonomiste, leur
territoire est promu et, avec lui, leur langue, phénomène possible et vécu,
mais qui ne touche pas l'ensemble de la centaine des petites langues.
Quelles
leçons tirer pour l'Europe du modèle indien ?
L'expérience
du milliard d'Indiens, soumis à un plurilinguisme ouvert tant sur le monde que
sur tout leur sous-continent, mais conservant leur diversité profondément
enracinée, est tout à fait singulière. Alors que dans bien d'autres parties de
l'Asie, comme en Afrique ou aux Amériques, le rouleau compresseur de la
"mondialisation", après ceux des impérialismes coloniaux, ne fait
principalement que propager l'anglo-américain, après ou par-dessus la langue
coloniale. Avec de très exceptionnelles prises en considération des langues
autochtones, dont très peu bénéficient d'une reconnaissance nationale ou d'un
statut local.
Que
retenir, pour l'Europe du message indien ? Certainement les deux principes
généraux d'aménagement, qui permettent de préserver la diversité, tout en
ouvrant les individus au monde, en dépassant l'opposition apparente entre la
singularité identitaire et l'extension des relations extérieures. Et cela donc,
sur les deux plans essentiels de la pratique des langues, propre à l'individu,
et de l'aménagement du territoire en fonction des communautés ethniques.
Aménagement
de la carte géopolitique ?
Sur
le plan de l'aménagement territorial, l'Inde a pu remanier complètement sa
carte administrative, héritée de l'Empire britannique, pour se donner, pas à
pas, au gré des revendications locales, des États et Territoires correspondant à
ses principales communautés linguistiques, et selon un tracé suivant d'assez près
les limites des aires linguistiques. Opération qui est radicalement hors de
question dans une Union Européenne où sont en cours les délicats processus
d'intégration d'États-nations déjà constitués. États-nations dont chacun,
visait, par principe, à correspondre à une entité ethnique propre, mais qui ont
acquis, au cours de l'histoire, des frontières, coïncidant rarement avec les
limites des aires linguistiques. Frontières internationales héritées d'un passé,
nourri d'antagonismes exacerbés, dont on ne saurait, aujourd'hui, remettre en
cause le tracé sans raviver de bien inutiles tensions. Et ce qui serait,
d'ailleurs, contraire aux conventions d'Helsinki prescrivant de respecter définitivement
les frontières existantes. Tout en recommandant, à l'intérieur de cette trame,
les aménagements nécessaires à la meilleure entente avec toutes les communautés
minoritaires.
Donc,
dans une Europe où se met progressivement en place le cadre supranational, ce
n'est pas le cadre national, profondément enraciné, qui est à remodeler, mais
c'est, en certains points seulement, le cadre infra-national, qui devrait être
aménagé. Alors qu'en Inde le processus a commencé, avec l'indépendance d'une
nation résolument proclamée unique, —à la différence des "États
multinationaux", tels que se sont qualifiées l'URSS et la Fédération de
Russie comme la Chine— par l'adaptation de son cadre fédéral, par définition,
donc, infra-national, à la diversité de ses communautés ethnolinguistiques. En
effaçant une simple trame administrative, laissée par une domination coloniale,
et ne reposant que sur une pesanteur administrative récente et sans grandes
bases dans la tradition historique et populaire.
Aménagement
du multilinguisme ?
C'est,
par contre, sur le plan des pratiques linguistiques que le modèle indien peut
servir d'enseignement à l'Europe. En tenant compte des différences entre ces
deux grands ensembles. Différences qui ne tiennent pas, comme nous l'avons vu, à
l'ampleur de la diversité :120 langues pour un milliard d'habitants, ou une
cinquantaine pour un demi milliard. Et guère plus aux inégalités de développement
: environ vingt-cinq langues "constitutionnelles" en Inde face à une
centaine de langues mineures, à comparer à une trentaine de langues nationales
face à une vingtaine de langues sans État. Mais plus, en fait, a l'inégalité démographique
entre les principales catégories de communautés linguistiques. Puisque l'Inde a
une langue quasi-majoritaire, mais pas du tout l'Europe, et qu'en dessous du
niveau, lui, comparable, des deux trentaines de langues moyennes, les langues
mineures sont, en Inde, bien plus nombreuses et petites : essentiellement
restreintes à des nombres infimes de locuteurs. Mais qui, néanmoins, sont
toutes considérées comme à sauvegarder.
À
ces trois niveaux correspondants —des minorités, des États et de l'ensemble de
l'UE— que pouvons-nous donc emprunter à l'exemple indien ? L'Inde reconnaît
expressément à toutes ses communautés autochtones, indépendamment de leur
effectif, le droit d'obtenir des institutions publiques l'enseignement de leur
langue et de leur culture, dans la mesure où elles le demandent. Ce qui ne va
pas sans favoriser, en fait, et dans le long terme, les langues moyennes, déjà
institutionnalisées et donc appuyées sur la rentabilité immédiate de leur
acquisition, sur le plan des activités sociales et économiques des individus.
Et l'UE, qui a pris position clairement pour la défense et la promotion des
langues minoritaires, pourrait tirer un enseignement de cette expérience. En
incitant les États à mieux protéger la vie des langues sans État, comme de
toutes leurs autres langues rendues minoritaires par les tracés frontaliers du
passé que l'on ne peut modifier. Comme le gouvernement central de l'Union
indienne veille à ce que les États respectent les droits de leurs minorités en
publiant chaque année le rapport du Commissaire nommé à cet effet.
Au niveau des langues des États,
nationaux en Europe, régionaux en Inde, les deux situations, sont assez
comparables, quant à la solidité de leur institutionnalisation interne et de
leur très variable rayonnement et diffusion externes. Les autorités centrales
indiennes ont souvent marqué leur volonté d'inciter les Indiens à varier leur
plurilinguisme en ouvrant l'éventail des langues de l'Union qu'ils apprennent à
tous les niveaux d'enseignement. Selon les prescriptions des
"Three-language Formulas" visant à obliger chaque Indien à équilibrer
l'acquisition entre langues de l'Union, de son État et de sa communauté. De même
que dans l'UE on s'ingénie, de Bruxelles, à faire que chaque État tende à élargir
l'enseignement à au moins deux langues étrangères pour chaque individu. Tout
cela pour faire que, dans un grand espace plurilingue, les différentes
communautés, nationales ici, régionales là, aient le plus possible de liens
multiples de connaissance réciproque et de relations effectives. Respecter
foncièrement la diversité en maintenant la singularité de chaque communauté, ne
doit en aucune façon empêcher de favoriser les ouvertures les plus diverses aux
autres, lointains ou proches.
Une
langue commune au niveau de l'Union ?
C'est,
enfin, au niveau de l'Union que les deux situations, dans leur état actuel,
diffèrent le plus fondamentalement. Et c'est à ce niveau que l'expérience
indienne apporte, aussi, des éléments ouvrant vers des perspectives d'avenir.
L'Inde a voulu promouvoir le hindi, sa langue autochtone centrale et
quasi-majoritaire, au rang de seule langue de l'Union. En ajoutant à ses côtés,
dans un rôle officiellement secondaire et initialement temporaire, mais
maintenant pérennisé, l'anglais, hérité du système colonial, mais de plus en
plus considéré comme un outil d'ouverture au monde. Après un demi-siècle d'expérience,
on peut dire que la diffusion de ces deux langues n'a cessé de progresser, mais
assez inégalement : l'anglais est plus diffus dans l'ensemble du pays, car ne
s'identifiant nulle part à un groupe dominant et paraissant partout accessible à tous avec autant
d'aisance ou de difficulté. Alors que le hindi reste relativement marqué par sa
provenance géographique et son moindre prestige culturel.
À
ce niveau, de la langue de l'Union, le schéma indien n'est pas transférable à l'Europe
où aucune langue ne domine, par un poids démographique comparable, ni par une
position centrale ou une suprématie passée. L'anglais, dépassé en poids de
locuteurs premiers par l'allemand (et plus encore, éventuellement, par le
russe) n'en possède pas plus que le français et l'italien. Il n'hérite du passé
d'aucune de ces positions continentales dominantes que le français, l'allemand
ou le russe ont pu, ou voulu, dans le passé, exercer sur les plans tant
culturel que politique ou militaire. C'est sa diffusion présente comme langue étrangère
arrivant largement partout au premier rang, car instrument de la
mondialisation, qui le fait considérer, de plus en plus, comme incontournable
au niveau des institutions centrales de l'UE où il a déjà détrôné le français,
naguère en première place.
Mais, dans l'état des relations entre membres
de l'UE, il ne peut être question de conférer à l'anglais, pas plus qu'à une
autre langue, un quelconque monopole, ou une prééminence déclarée, au niveau
des institutions de Bruxelles, où toutes les langues nationales des États
membres conservent une égalité potentielle d'emploi. Simplement, sur le plan
fonctionnel, l'usage indispensable de la traduction, tout en garantissant la
liberté d'utilisation de vingt-et-une langues de travail, incite à s'orienter
pratiquement vers une polarisation des opérations au jour le jour, autour du
petit nombre de "langues-pivots", les plus répandues, connues et
accessibles par les locuteurs des autres langues, et qui seraient trois :
l'anglais, le français et l'allemand.
C'est
aussi à ce niveau, que l'on peut envisager l'utilisation de l'espéranto, dans
la mesure où ses associations de locuteurs pourraient se faire entendre à
Bruxelles, par l'intermédiaire de leurs États, ou directement. Car l'argument
de l'accessibilité et de la compréhensibilité militerait aisément en sa faveur,
plus que celui de sa diffusion présente dans les populations ou les médias.
Sans porter ombrage aux langues nationales, bien installées au niveau des États,
ni aux langues les plus répandues sur le plan international. Avec, aussi, le
fait que la prédominance nettement européenne de l'origine du lexique de l'espéranto
fait que cette langue devrait trouver, chez les Européens, son meilleur accueil
de proximité. Et cela pourrait marquer, aussi, un notable pas vers une adoption
similaire de l'espéranto sur les autres continents.
"Unie
dans la diversité", la
devise de l'UE adoptée bien après celle de l'Inde, reste, la aussi, sur la voie
féconde de la recherche de modèles vers une humanité pacifique et une
gouvernance mondiale effective. Car, au-dessus du niveau des unités
continentales ou subcontinentales, se pose, de plus en plus impérativement, au
XXIe siècle, le problème de l'unité mondiale dans le respect de toutes les langues
et cultures de tous les pays.
Roland J.-L. Breton
Professeur
émérite de Géographie
à
l'université de Paris 8 (Vincennes-St Denis)
(1) pour les chiffres
de 2003, 2005 et 2025 voir :
—
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—
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—
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