Anglais, «la
mauvaise solution»
ECOLE. L'expert genevois Francis Grin
conseille la
Anna
Lietti
Mercredi 22 juin 2005
La voie du
tout-à-l'anglais est tracée. Faut-il
s'y engager résolument? Ou existe-t-il de meilleures
solutions? La question concerne tous les pays européens. En
Le rapport
du chercheur genevois, encore confidentiel, sera publié cet été. François Grin y explore trois scénarios: celui de
l'anglais dominant, celui du plurilinguisme et celui de
l'espéranto. Ses conclusions: la solution du
tout-à-l'anglais est «la plus mauvaise» d'un point de vue de politique publique.
Sans être la moins chère, elle est en effet «la plus
inéquitable». Malheureusement, cela ne veut pas dire que les
autres solutions soient facilement praticables. Détails et explications.
Le Temps: La situation de
l'enseignement des langues dans les écoles françaises et romandes est-elle comparable?
François Grin: Oui.
Les élèves français ont la possibilité d'apprendre deux langues étrangères à
choix, et l'immense majorité inclut l'anglais dans ce
choix. La
– Et combien dépense le Royaume-Uni?
– Environ 36
euros par habitant et par an: l'enseignement commence
plus tard, il comprend moins d'heures.
– Vous insistez sur l'énorme
avantage économique que le Royaume- Uni retire de
l'hégémonie de l'anglais.
– Oui, car beaucoup de partisans du
tout-à-l'anglais ne sont pas conscients de l'iniquité de la situation. Sur une population de quelque 60 millions de personnes, 100 euros
d'économisés par habitant, cela fait 6 milliards d'euros. Si vous y
ajoutez les économies que les Britanniques font sur les traductions, les
bénéfices qu'ils retirent du marché de l'enseignement de l'anglais et autres avantages secondaires, on arrive à un chiffre de 10
milliards: c'est le cadeau que font au Royaume Uni plus de 85% des citoyens de
l'Union européenne en acceptant l'hégémonie de l'anglais.
– Mais les
autres pays européens ne vont pas gagner 10 milliards en optant pour le
plurilinguisme...
–
Effectivement. Sur les trois scénarios que j'ai examinés, les deux premiers,
celui du plurilinguisme et celui du tout-à-l'anglais,
coûtent à peu près la même chose en matière d'enseignement des langues. Par
contre, les pays non-anglophones économiseraient plus de 4 milliards d'euros en
transferts divers, en évitant le déséquilibre actuel sur le front de la
traduction et du marché des cours de langues,
notamment.
– Mais n'est-il pas plus économique d'enseigner une seule
langue au lieu de plusieurs?
– Dans le scénario «tout-à-l'anglais», j'ai
exploré l'hypothèse la plus prudente:
– Pourquoi est-il «le plus mauvais»?
– Parce
que c'est le plus inéquitable. En termes économiques, comme on
l'a vu. Mais aussi parce qu'on crée deux catégories de citoyens: les
non-anglophones seront toujours en position d'infériorité, notamment en
situation de négociation ou de conflit.
– Et
qu'en est-il de votre scénario préféré, celui du plurilinguisme?
– Au
niveau des discours, c'est celui qui est en vigueur
actuellement: l'Europe tient à sa richesse linguistique et se donne les moyens
de la préserver. Dans la réalité, l'hégémonie de l'anglais
gagne du terrain tous les jours. C'est pourquoi, si on opte pour le
plurilinguisme, il faut s'en donner les moyens: cela
suppose, outre l'enseignement de plusieurs langues à l'école, des mesures
d'accompagnement nettement plus énergiques qu'aujourd'hui. Ce scénario est préférable au premier car il est équitable, et il a un
immense avantage culturel: celui de traduire l'histoire plurielle de l'Europe.
Je précise que personnellement, j'adore l'anglais. Ce
qui est en cause, c'est la situation d'hégémonie où une
langue prend le dessus, peu importe laquelle.
–
Et le troisième scénario?
– D'un point de vue purement rationnel,
l'espéranto offre la solution idéale: la moins chère, notamment parce qu'on
dépenserait moins pour apprendre une langue infiniment plus facile que
l'anglais. Avec l'espéranto, l'Europe économiserait 25 milliards par an, même
déduction faite des 10 milliards de transferts nets dont bénéficie actuellement
le Royaume- Uni. C'est aussi la solution la plus équitable, puisque tout le
monde serait sur pied d'égalité. Et c'est une voie qui
n'écrase pas les cultures européennes. D'un autre côté, la voie de l'espéranto semble aujourd'hui bien improbable, car elle suscite
d'étonnantes réactions de rejet. Pour qu'elle soit réalisable, il faudrait que tous les pays européens s'accordent pour se
lancer dans un projet à long terme...
– Quelles sont les chances du
scénario plurilingue?
– Le gros point d'interrogation, ce sont les mesures d'accompagnement qu'il nécessite pour
échapper à la force d'attraction de l'anglais. Elles devraient viser à rendre le
plurilinguisme crédible et nécessaire. Je pense par
exemple, pour les fonctionnaires, à une prime au trilinguisme. Ou au genre de
décision envisagée par le gouvernement d'Afrique du Sud pour mettre les langues
du pays à égalité, avec rotation annuelle des langues officielles.
–
Mais c'est terriblement étatique et contraignant!
– Sur ces mesures, je ne me prononce pas, c'est un sujet où il y a encore énormément à creuser. Il est vrai que si elles sont trop contraignantes, elles ne
fonctionneront pas. Il faudrait suivre plutôt la piste
des mesures incitatives. De toute façon, il est sain de
procéder par étapes dans la réflexion. La situation est: tout le monde se précipite vers l'anglais et une
première question surgit: est-ce souhaitable? Je réponds: non, ce n'est pas souhaitable. D'où la deuxième question: est-ce
inéluctable? La réponse reste ouverte, car tout dépendra de l'importance que les
citoyens européens accordent réellement à l'équité et à
la diversité des langues et des cultures.
*«Compétences et récompenses. La valeur des langues en
Suisse», François Grin. Ed. Universitaires, Fribourg, 1999, 261
p.
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